Moïse ibn Tibbon (v. 1195 - v. 1275) représente la troisième génération des Tibbonides, illustre famille de savants judéo-arabes d’origine andalouse installée en Provence à partir des années 1150. Comme son grand-père Juda et son père Samuel (traducteur du Guide des égarés, de Maïmonide), il traduisit de l’arabe à l’hébreu maints ouvrages scientifiques, philosophiques et religieux, transmettant ainsi l’héritage de la haute culture de l’Andalousie des xe–xiie siècles.Moïse ibn Tibbon fut aussi l’auteur de commentaires allégoriques de la Bible et du Midrach, où se conjuguent sa culture religieuse et sa connaissance des philosophes arabes, notamment Averroès.Le Traité du microcosme occupe une place à part. On y croise une tradition qui traverse les siècles et les cultures, tant la conception de l’homme comme microcosme, ou petit monde, résumé du macrocosme, ou grand monde, est universelle. Ce traité, toutefois, demeure l’unique exemple dans la littérature juive d’un exposé complet de l’analogie du microcosme et du macrocosme. L’auteur y ramasse les savoirs médicaux, cosmologiques et philosophiques de son temps, tout en dévoilant divers aspects inhérents à la tradition juive.C’est la première fois que le Traité du microcosme est édité, traduit et commenté.
La figure de Sabbataï Tsevi, le messie de Smyrne, hante l’histoire juive ainsi que l’histoire des mouvements apocalyptiques, d’autant qu’elle est restée très longtemps totalement inexplorée. Cette grande œuvre de Gershom Scholem entreprend une évocation détaillée du personnage, qui, dans toute l’Europe et en Orient, apparut comme le messie. C’est le fond même de la vague à la fois insurrectionnelle et religieuse qui est sondé à travers ses manifestations publiques comme à travers ses récits. Comment presque tout un peuple a cru à un moment à la fin du monde et s’y est activement préparé, comment le fol espoir de délivrance bouleversa les données historiques concrètes et l’ordre social ordinaire pour s’effondrer ensuite et jeter dans le désarroi le monde juif abusé, c’est la question à laquelle ce livre tente de répondre. Aborder l’histoire dans l’horizon de ce qu’imaginent les hommes et non sous l’angle étriqué de leurs conditions d’existence matérielle, tel est l’apport de Gershom Scholem à la démarche historique qui la renouvelle en profondeur.
Écrit dans une bourgade de Lituanie au début du XIXe siècle, L’Âme de la vie est à plus d’un égard exceptionnel : œuvre de Rabbi Hayyim de Volozhyn (1759-1821), un des plus éminents talmudistes de ce temps, fondateur d’une école qui forma les grands maîtres jusqu’à notre époque, elle exprime la pensée intime – métaphysique, théologique, anthropologique – d’une autorité rabbinique engagée dans la lutte contre la montée des idéologies religieuses piétistes et qui consacrait ses jours à ce qui était pour elle le cœur de toute existence juive : l’étude. Paradoxalement, c’est la cabale qui lui fournit ses intuitions et motifs principaux. À ce titre cet ouvrage peut être considéré comme une introduction magistrale à la mystique juive. Il est pourtant bien plus que cela : un guide pour égarés des temps modernes, qui est d’abord un livre de pensée et d’approfondissement.
Barcelone, juillet 1263 : devant le roi d’Aragon, la cour, et devant les personnalités les plus éminentes de l’Église chrétienne, s’engage une Dispute qui va durer quatre jours. Elle oppose Paul Christiani, juif converti au christianisme, à Rabbi Moïse ben Nahman (Nahmanide) de Gérone, l’une des plus hautes autorités du judaïsme espagnol. Quatre jours d’une âpre discussion touchant la venue du Messie et sa nature, et au cours desquels va se dévoiler l’endroit de la rupture entre judaïsme et christianisme : le pouvoir, la souveraineté. Du fond de cette rupture, c’est le sens de l’exil du peuple juif, dépossédé de cette souveraineté, qui devient l’enjeu de l’affrontement. Si le Messie est déjà venu et que les juifs ne l’ont pas connu, leur exil n’est plus qu’une inutile errance, ce qu’il y a de plus vain faisant suite à l’erreur la plus essentielle. Mais si le Messie n’est pas encore venu, le christianisme se trouve relégué au rang de simple puissance politique et sa vérité résumée à l’exercice momentané d’un pouvoir dans le monde.
Au fil de la dispute, Nahmanide passe ainsi en revue les principaux récits talmudiques et midrachiques relatifs au Messie et expose, avec finesse et humour, la signification concrète visée par chacun d’eux. Mais son livre est aussi un tableau vivant où les réactions des protagonistes qui nous sont rapportées donnent autant à penser que les discours qu’ils tiennent.
À ceux qui attendent une parole en existence, vérifiée par le nœud des actes et des pensées, par ce qui dure, insiste en chaque homme et fait l’épaisseur de son présent, se propose, modestement, ce livre, le Traité des Pères, écrit au IIe siècle par Rabbi Juda Hanassi. À ce court texte, se confrontèrent, génération après génération, les plus grands penseurs juifs, persuadés qu’en ce débat se décidait ce qu’il en était justement de leur grandeur.
Recueil des sentences des sages d’Israël qui succédèrent aux prophètes de l’époque biblique, les Pirqé Avot ou Traité des Pères, furent en effet l’objet, au cours des siècles, du plus intense travail de commentaire que connut la tradition juive. Le premier d’entre eux, par son importance, est le commentaire de Rambam (Moïse Maïmonide) que l’on trouvera traduit intégralement dans ce livre. Nous lui avons joint les extraits les plus significatifs des principaux autres commentateurs : Rachi, Rabbénou Yona, le Maharal de Prague et Rabbi Hayim de Volozhyn. Ainsi, lorsqu’en présence du déploiement séculaire d’une parole qui a la vie dure, on scrutera le défilement de ces écrits et on étudiera ces textes, on saura alors comment se décident et se reproduisent les orientations cruciales de ce que l’on nomme éthique et sagesse. À chaque époque, l’éternel recommencement de l’homme, tel est l’envoi que nous adressons à notre tour au lecteur d’aujourd’hui, accompagné, à terme, d’une question pour lui, sur ce qu’il entend mettre dans cet aujourd’hui.
Commentaire en yidich du Pentateuque, le Tseenah ureenah fut composé au XVIIe siècle. Cet ouvrage demeure l’un des textes les plus populaires de la littérature en langue yidich et, au-delà, de la littérature juive. Son intérêt réside surtout dans la prodigieuse variété de son contenu qui rassemble de nombreux aspects de la vie et de la tradition juives. Fondé sur une explication de la paracha alliant le pchat (sens obvie) et le drach (sens interprétatif), le texte intègre une multitude de sources : les principaux commentaires de la Torah (Rachi, Nahmanide et surtout Bahya ben Acher), des fragments midrachiques dont le choix révèle l’originalité de l’auteur, des aggadot ou récits talmudiques, sans oublier des considérations sur les pratiques et la Loi (liées aux minhogin seforim) ou encore des passages éthiques (liés aux muser seforim). En cela, Le Commentaire sur la Torahconstitue une véritable encyclopédie de la pensée et de la tradition juives. Il ne s’agit pas cependant d’une simple paraphrase ou d’une adaptation littérale, mais tout au contraire, d’une libre réécriture, originale et fidèle aux sources hébraïques.
Écrit dans un style simple, clair, privilégiant le récit, les dialogues et la narration, Le Commentaire sur la Torah est une œuvre très vivante et d’une profonde unité. Destiné à l’origine aux hommes et aux femmes qui avaient une connaissance insuffisante de l’hébreu, il fut rédigé pour leur permettre l’accès aux sources saintes. Il nous plonge au cœur de la foi et des croyances juives. C’est le guide par excellence pour s’initier à la beauté des commentaires de la Torah et comprendre l’essence de la sagesse d’Israël.
On a souvent appelé les Juifs « les bâtisseurs du temps ». En effet la célébration des sept fêtes rythmant le calendrier religieux – sept comme le chandelier d’or du Temple de Jérusalem – constitue l’épine dorsale de l’existence du croyant et innerve profondément sa sensibilité.
Ces sept fêtes, dont certaines, tel Kippour, sont aujourd’hui connues de tous, ont une tonalité particulière, issue d’un événement singulier de l’histoire juive ; et la mémoire de cet événement, inscrite dans la fête, marque véritablement le vécu de chacun. Nombreux sont ceux qui restent attachés à ces rites ancrés dans tant de vies familiales : on consomme du pain azyme, on écoute lechofar, on habite la souccah… Mais les implications profondes de ces temps forts échappent généralement à ceux qui n’ont pas eu le privilège de les étudier. Parmi les innombrables commentaires écrits sur les fêtes juives, le plus remarquable est sans doute celui d’un très grand maître du judaïsme, Rabbi Chnéour Zalman de Lady (1745-1813). Le rabbin Adin Steinsaltz, universitaire, cabaliste, Prix Israël 1988 pour l’ensemble de son œuvre, s’est efforcé depuis vingt ans de diffuser la pensée de ce maître. Il l’a commentée dans une série d’entretiens télévisés avec le rabbin Josy Eisenberg.
Restitués dans ce livre, ces commentaires dialogués mettent à jour d’une façon vivante la signification profonde de ces fêtes, et constituent une véritable initiation aux grands thèmes de la philosophie juive. Nous est ici offerte une lecture accessible, nourrie du Talmud et de la cabale, des événements-clés de la Bible (le passage de la mer Rouge, la révélation du Sinaï, etc.) qui fondent les temps majeurs de la vie juive.
Auteur d’un grand nombre de traités et de commentaires cabalistiques, rabbi Moïse ben Chem Tov de Léon (Castille, 1240-1305) est surtout connu du grand public parce qu’il est considéré comme le rédacteur de la majeure partie du Zohar.
Le Sicle du sanctuaire, œuvre qu’il signa de son propre nom, est d’une importance capitale au moins à deux titres : il nous propose un exposé systématique et quasiment exhaustif de la cabale théosophique de son temps, et confronté au Zohar, il nous en offre une meilleure intelligence. Écrit en 1292 dans la ville de Guadalajara, cet ouvrage élabore une présentation globale du système des sefirot (les émanations) et recèle l’une des synthèses les plus denses de la pensée cabalistique.
La présente traduction est accompagnée de multiples notes qui renvoient aux textes parallèles duZohar, aux autres écrits de Moïse de Léon et à ceux des cabalistes contemporains. Établie d’après l’édition imprimée et les manuscrits, c’est la première version en langue européenne d’un écrit de ce grand maître du judaïsme médiéval qui nous livre quelques-unes des clés indispensables à l’étude de la mystique juive.
Le traité Makkot du Talmud de Babylone fait partie du seder Neziqin, l’ordre des dommages. Cinq sujets principaux y sont débattus et développés : les faux témoins et la façon de les confondre, la responsabilité pénale, le vengeur de sang, l’exil dans les villes-refuges, la peine de flagellation.
L’ambition de cet ouvrage est de proposer une traduction efficace avec des commentaires suivis permettant au novice de s’initier à l’étude du Talmud, aux démarches exégétiques et logiques qu’elle implique et aussi de saisir l’originalité des procédures juridiques de la pensée rabbinique normative.
Traduit de l’araméen et de l’hébreu Introduit et annoté par le Grand Rabbin Israël Salzer Préface du Grand Rabbin Samuel SiratLe traité Haguiga du Talmud de Babylone traite des lois concernant les fêtes de pèlerinage qui se déroulaient à Jérusalem avant la destruction du Temple. Il comprend également des exposés dans les domaines principaux de la mystique juive ancienne : cosmogonie et angélologie (Maasé Béréchit et Maasé Mercaba). L’importance et l’originalité de ce traité tiennent dans l’abondance des récits aggadiques de type historique et dans la richesse des éléments mystiques et ésotériques qu’il recèle. Source d’inspiration inépuisable pour les générations de commentateurs, c’est autour de cet ouvrage que les grands courants de la mystique et de la philosophie juives se sont constitués et ont pris position. Objet de discussions et de controverses pendant des siècles, l’interprétation de beaucoup de ses pages reste encore un sujet ouvert et sensible, si bien qu’aucun système de pensée dans le judaïsme, aucune théologie, ne peuvent contourner les dires des rabbins de la fin de l’Antiquité, qui sont rapportés dans ce traité. Au sein de l’ensemble des volumes qui constituent le Talmud, le traité Haguiga a été sans doute le plus décisif pour la formation des conceptions juives d’ordre mystique et cosmologique.Presse
Écrit en Provence au début du XIIIe siècle, L’Esprit de grâce est une introduction à l’œuvre de Maïmonide, rédigée à l’intention de ceux qui furent probablement ses premiers lecteurs. Son projet explicite est « d’ouvrir les portes closes du Guide des égarés ». Il constitue de ce fait un exposé complet, quoique succinct, du savoir médiéval en matière de psychologie, de physique et de métaphysique, et propose au lecteur une initiation véritable à la philosophie juive médiévale prise dans son ensemble.
Si au singulier elle est synonyme de cabale, la mystique juive est multiple, comme le prouvent ces deux ouvrages représentatifs d’un courant spirituel encore trop mal connu.
Exhumée des manuscrits de la genizah du Caire, la théosophie des Hassidim d’Orient, dévoile progressivement ses mystères saisissants. Prétendue héritière d’une antique tradition ésotérique, elle contribue à l’éclosion de la cabale en Terre sainte. À la fois philosophie et mystique, elle se situe à la confluence du soufisme islamique et du piétisme rabbinique, où tombent les voiles entre Israël et Ismaël.
Secte syncrétiste et secondaire, dira-t-on. Pourtant ses porte-parole sont les descendants directs du plus illustre champion du judaïsme rabbinique, Moïse Maïmonide (1135-1204), dont on a longtemps cru que l’œuvre marquait la fin de la créativité juive en Orient.
Ces deux traités traduits pour la première fois en français sont deux manuels spirituels issus de cette étonnante dynastie de dirigeants égyptiens. Exhortations ascétiques et itinéraires mystiques, ces écrits représentent la tentative la plus poussée d’une synthèse entre la mystique islamique et l’éthique judaïque.
La Bible hébraïque a été traduite en araméen au cours des premiers siècles de l’ère commune. D’abord traductions orales qui accompagnaient les lectures synagogales lors des assemblées festives, les versions des différents livres des écritures ont été ensuite adaptées et mises par écrit. Parmi ces traductions appelées Targoums, celle de l’Ecclésiaste a la particularité d’être à la fois une paraphrase suivie de son modèle hébreu et, en quelque sorte, sa réécriture, son double araméen. Elle renferme, comme d’autres Targoums, des amplifications narratives qui mettent en scène le roi Salomon et ses successeurs sur les trônes d’Israël et de Juda. Un de ces récits donne lieu en fin d’ouvrage à une étude portant sur les échos des légendes salomoniennes dans la mystique juive ainsi que sur des lectures de la cabale concernant quelques-uns des versets de l’Ecclésiaste, source d’inspiration importante pour elle.
Ce livre est la relation d’un parcours – celui de Benny Lévy – à travers la voix de sa femme Léo, un itinéraire où les exigences de la pensée et les gestes quotidiens s’ajustent au plus près, alliant à l’extrême rigueur un généreux amour de la vie.
Considéré dans son ensemble comme l’œuvre majeure de la littérature judéo-espagnole, le Meam Loez est un commentaire des Livres bibliques qui a connu dès sa parution un véritable succès populaire.
Le Meam Loez sur le Livre d’Esther, dont l’auteur est Rafael Hiya Pontrémoli, fut publié à Smyrne en 1864.
Écrit en langue vernaculaire – le ladino – dans un style simple et vivant, agrémenté de proverbes, d’anecdotes et de paraboles, il s’adresse directement à une communauté en exil oublieuse des préceptes fondamentaux et des leçons des grands maîtres de la tradition.
Section après section, en s’appuyant notamment sur le Talmud et le Midrach ou Le Zohar, il développe l’épisode biblique qui est à l’origine de la fête de Pourim, au cours duquel le peuple juif, qui vivait en diaspora dans l’empire perse, fut sauvé de la destruction. Par l’entremise d’Esther et de Mardochée, la persécution et le deuil se trouvèrent renversés en allégresse et en libération.
Rabbi Moïse Hayyim Luzzatto est l’un des plus éminents cabalistes du XVIIIe siècle. Auteur fécond, prestigieux et controversé, il a laissé une œuvre abondante et variée. Dans Le Philosophe et le Cabaliste (Hoquer ou Mequoubal), appelé aussi Exposition d’un débat (Maamar ha-Vikouah), Rabbi Moïse Hayyim Luzzatto répond aux détracteurs de la cabale, à savoir philosophes et théologiens, en écartant les malentendus et en exposant les fondements conceptuels et traditionnels de la doctrine de R. Isaac Louria, grande figure de la cabale d’après l’Expulsion. Cet ouvrage constitue une excellente introduction à la cabale dans ses aspects spéculatifs et systématiques. Son style dialogué, vif et savoureux, fait de lui un texte d’une lecture agréable. Les questions fondamentales qu’il pose et qu’il s’efforce de résoudre situent ce livre dans la bibliothèque des classiques de la pensée juive.
Maïmonide, dans son maître ouvrage, Le Guide des égarés, pose la question du mal. Chez lui, une solution s’esquisse, qui produit une doctrine intégrale de la providence, fondée sur l’intellect.
Pour cela, le maître juif use de tous les moyens dont il dispose : outils philosophiques, qu’il cite, ordonne, et parfois dépasse ou contredit ; outils théologiques, scientifiques, talmudiques : toute sa connaissance est convoquée. Mais il ne s’agit pas de référer à l’autorité, ou aux autorités, pas plus qu’il n’est question d’inventer à neuf. Aristote, les péripatéticiens, arabes et grecs, les théologiens arabes : la pensée maïmonidienne use des outils forgés par les autres, mais elle en dispose souverainement.
L’intelligence, telle que la regarde Maïmonide, ne conduit pas à tout prévoir ; elle n’est pas l’outil suprême du pouvoir, de l’omnipotence. Elle fait écho, ce qui ne sera pas le moindre des paradoxes de cette pensée si libre, à ce qu’Épicure écrit des dieux. Les dieux, dit le Grec, sont insouciants. Voilà pourquoi ils n’ont cure des hommes. Que Dieu n’ait cure, Maïmonide ne le dira pas ; mais que Dieu soit insouciant, l’auteur du Guide en conviendra si fort qu’il affirmera que l’homme intelligent, à l’horizon de son intelligence, reçoit également la condition divine – la divine insouciance.
Le Cantique des cantiques est, de tous les livres bibliques, le plus mystérieux. Chant d’amour, il est regardé comme le « saint des saints » de l’Écriture. Bien des commentateurs en ont négligé le sens littéral : quelques-uns se cantonnèrent à la glose lexicale, d’autres à des interprétations allégoriques ponctuelles, sans égard à la structure interne du texte.
Malbim entend voir, lui, sous le chant d’amour, le récit de la vie spirituelle du roi Salomon ; le récit de ses oscillations entre les inclinations du corps, les aspirations de son âme intellective et son amour du Bien-aimé divin. Il puise aussi bien dans la théorie aristotélicienne de l’âme (via notamment Maïmonide) que dans la doctrine cabalistique des mondes spirituels, et s’inspire même du système épistémologique de Kant, dont il cite nommément la Critique de la raison pure.
Malbim (né Meïr Leibusch ben Ye.hiel Mikhael Weiser, 1809-1879) est un maître polonais du judaïsme rabbinique. Confronté à la Haskala (les Lumières juives), il entreprit d’écrire un commentaire intégral de l’Écriture, tentant de montrer que l’exégèse rabbinique s’appuie sur une connaissance exacte et précise de la linguistique hébraïque, et qu’elle repose sur une conception du monde dont les intuitions recoupent certains résultats du savoir moderne de son temps : physique, météorologie, mais aussi métaphysique kantienne. Sa posture originale lui valut de vives oppositions de tous bords.
La présente traduction, outre le texte intégral du commentaire du Malbim d’après l’édition princeps, propose également une traduction inédite du Cantique, qui tente de rendre à la fois la littéralité du texte, sa musicalité et les multiples harmoniques que le présent commentaire fait entendre.
Peu de temps avant sa mort, Sartre faisait paraître dans Le Nouvel Observateur une série d’entretiens avec Benny Lévy (« L’Espoir maintenant ») qui scandalisèrent tant par leur contenu que par leur ton.
Benny Lévy les présente et en propose un nouvel usage.
Dans ce texte « ascétique », grâce à un exceptionnel mouvement de dépouillement, Sartre tente de repenser le commencement : ne faudrait-il pas déceler dès l’origine, dans le projet propre à la conscience, une tension vers la fin, que l’échec, le tragique ne sauraient annuler ?
Seul le mot de la fin – l’espoir – conduit le philosophe à la limite de la pensée occidentale et lui permet de dialoguer avec le juif réel.
Benny Lévy propose alors de méditer ce mot de la fin.
Quel est le trait dominant de l’époque ? Benny Lévy répondait : la confusion. Le Meurtre du Pasteur avait, avec l’aide du Maharal de Prague, nommé la modernité « l’empire du Rien ».
Or le Rien produit des effets dans les différents ordres de la réalité : effets géopolitiques, effets de croyance, effets de lecture… Et nommer le Rien c’est déjà remettre de l’ordre dans les choses et les esprits.
Si l’on convient que la confusion ne peut advenir qu’à partir d’un texte, il s’agit donc avant tout de savoir lire. Le réel est révélation. La confusion est le brouillage de la révélation, leffacement ou la négation des effets révélants.
De même que les hommes de la génération de la tour de Babel, en se révoltant contre le Dieu unique, conservaient, à leur insu, quelque chose du « projet » divin, de même la confusion ne modifie que l’ordre du texte. Elle laisse, finalement, ce dernier intact, offert à la sollicitation.
Réapprendre à lire : c’est peut-être ainsi qu’il faut résumer le sens profond de l’enseignement d’Emmanuel Lévinas. Benny Lévy – cela ne se sait pas assez – était un grand lecteur, adepte de la lecture « haute », qui consiste à tout donner au texte sans rien lui céder, à le repenser de l’intérieur et à remettre ainsi en mouvement ce qui s’y donne de façon figée. Ce n’est pas un hasard si son enseignement a été essentiellement oral. La parole vivante redonne vie au texte, remet en ordre en deçà de toute confusion.
« La tradition est la plus noble des libertés pour la génération qui l’assume avec la conscience claire de sa signification, mais elle est aussi l’esclavage le plus misérable pour celui qui en recueille l’héritage par simple paresse d’esprit. »
À travers ces textes, dont la publication s’échelonne entre 1909 et 1952, Martin Buber s’efforce de penser le judaïsme et, plus précisément, « le processus spirituel du judaïsme qui s’accomplit dans l’histoire comme un effort vers la réalisation toujours plus parfaite de trois idées connexes : l’idée d’unité, l’idée d’action, l’idée d’avenir » ; l’idée n’étant pas entendue comme concept abstrait, mais comme force de manifestation de l’être au monde.
Le Séfer Yetzira est le plus ancien traité hébraïque de cosmogonie où l’on traite exclusivement de la formation du monde. S’il est attribué (meyuhas) par la tradition au patriarche Abraham, puis par les cabalistes médiévaux à Rabbi Aqiba, on estime cependant qu’il fut composé entre les III e et VI esiècle ; Éléazar ha-Qallir (VI e siècle) en a fait mention dans ses poèmes. Il nous est parvenu sous deux versions, l’une courte (dite, dans les éditions imprimées, penim, interne) et l’autre longue (ditetosséfet, addition), cette dernière comportant d’importantes variantes. En outre, il existe de la version courte différentes moutures : celles de Saadia Gaon (X e siècle), du Rabad (R. Abraham de Posquières, XIII e siècle) et du Gaon de Vilna (R. Élias Zalmann, XVIII e siècle). Ce premier, qui fait remonter la composition du Séfer à l’époque de la Michna, indique qu’il existait déjà en son temps de nombreuses variantes du texte. Les deux versions, courte et longue, étaient diffusées dès le X esiècle, ce qu’attestent les plus anciens manuscrits, notamment celui de la Gueniza du Caire (publié en 1947).Quoi qu’il en soit de ces variations, l’idée centrale de l’ouvrage n’en demeure pas moins la même : la formation du monde par le moyen des lettres (hébraïques) et des chiffres, grâce à leurs combinaisons multiples, mots et nombres à la fois. Lettres mères, doubles, élémentaires, sefirotenfin. Les lettres s’assemblent et composent des mots, et les mots composent avec les nombres, et contractent avec eux d’étranges liens. Il semble ainsi, à travers ces échanges, que le sens se fonde dans la quantité, et que celle-ci vienne à signifier. D’une lettre à l’autre, l’énumération jointe à lasignification, le monde devient sens et quantité ; c’est là la trame de tout le Séfer Yetzira, son mystère. Mystère au-delà duquel le nombre se résorbe dans la lettre ; où le quantifiable ne dénie pas le sensible ; où le rationnel n’échoue pas contre le mathématisable.
Rabbi Moïse Cordovéro (1522-1570) est une des plus hautes figures de la cabale de Safed. Dans le présent traité qui, très significativement, se présente comme un exposé éthique, il condense magistralement les grandes intuitions de la cabale. Les exigences qu’implique « la ressemblance à Dieu » qui est commandée à l’homme forcent la pensée cabalistique à exprimer, avec hardiesse et radicalité, sa plus intime parole. C’est que – et c’est là le message du livre –, le rapport à Dieu est en jeu concrètement dans le rapport au prochain.
Destiné à un large public, Le Palmier de Débora a été souvent reçu comme un guide de morale. Mais l’on se leurrerait à n’y voir que cet aspect. Ce petit livre est sans doute la percée éthico-métaphysique la plus franche de la pensée juive dans son ensemble, tant sa langue et son contenu mêlent de façon aiguë la plus haute mystique et la plus exigeante pratique.
La simplicité du texte, sa vibrante clarté est l’écrin qui recèle une profondeur de pensée rarement atteinte.
Pouvoir et liberté : tel devait être le titre du livre d’entretiens avec Benny Lévy que Sartre comptait publier. Ce livre, fruit d’une interlocution de sept ans, n’a pas vu le jour. Seuls des extraits ont paru dans Le Nouvel Observateur sous le titre « L’espoir maintenant ».
Cependant, de 1975 à 1980, régulièrement, Benny Lévy notait dans des cahiers l’état du travail commun, les étapes, les avancées comme les points de butée, et aussi des intuitions personnelles, des lectures à apporter à Sartre, des pistes pour le travail à venir. Ce sont ces cahiers que nous publions aujourd’hui. Ils permettent d’assister de l’intérieur aux discussions de Benny Lévy et de Sartre.
On peut y mesurer le chemin parcouru, les changements importants et les approfondissements successifs. On peut s’y faire une idée plus claire du projet des deux penseurs, et constater combien la fidélité à ce projet commun peut impliquer de proximité et de divergences.
Ces cahiers éclairent aussi l’évolution intellectuelle de Benny Lévy vers un « retour » au judaïsme. Parti de l’idée de révolution et de la volonté de penser ce qui pouvait rester de vérité dans l’aventure gauchiste après sa faillite, Benny Lévy en vient à relire Sartre avec Sartre lui-même. L’ardeur de ses interrogations met au jour des intuitions abandonnées par Sartre, des pistes de lecture inattendues, mais présentes dans ses textes. Subrepticement apparaît, derrière l’intérêt exclusif pour la révolution, quelque chose d’autre qui se manifeste d’abord par l’apparition de références à l’œuvre de Lévinas, puis par l’émergence de la langue hébraïque, du sémantème – et ce toujours au cœur du dialogue.
Avec la publication de ces cahiers nous espérons ouvrir une ère d’intérêt pour la pensée de Sartre dans ses dix dernières années.
Cette expérience constitue d’autre part un compagnonnage fondateur décisif pour celle de Benny Lévy.